Genèse du Film
Francisco Goya - El sueño de la razón produce monstruos (Le sommeil de la raison engendre des monstres)
« La terre est la quintessence même de la condition humaine, et la nature terrestre, pour autant que l'on sache, pourrait bien être la seule de l'univers à procurer aux humains un habitat où ils puissent se mouvoir et respirer sans effort et sans artifice. (…) Depuis quelques temps, un grand nombre de recherches scientifiques s'efforcent de rendre la vie « artificielle » elle aussi, et de couper le dernier lien qui maintien encore l'homme parmi les enfants de la nature. C'est le même désir d'échapper à l'emprisonnement terrestre qui se manifeste dans les essais de création en éprouvette (...) et je soupçonne que l'envie d'échapper à la condition humaine expliquerait aussi l'espoir de prolonger la durée de l'existence fort au-delà de cent ans, limite jusqu'ici admise. Cet homme futur, que les savants produiront, nous disent-ils, en un siècle pas d'avantage, paraît en proie à la révolte contre l'existence humaine telle qu'elle est donnée, cadeau venu de nulle part (laïquement parlant) et qu'il veut pour ainsi dire échanger contre un ouvrage de ses propres mains. Il n'y a pas de raison de douter que nous soyons capables de faire cet échange, de même qu'il n'y a pas de raison de douter que nous soyons capables à présent de détruire toute vie organique sur terre. La seule question est de savoir si nous souhaitons employer dans ce sens nos nouvelles connaissances scientifiques et techniques, et l'on ne saurait en décider par des méthodes scientifiques. C'est une question politique primordiale que l'on ne peut guère, par conséquent, abandonner aux professionnels de la science ni à ceux de la politique. »
Le Cyberdocumentaire
Attention :
ce flim n'est pas un flim
sur les nanotechnologies
Déni de réalité ou provocation ? Tout au long du film il n'est pas parlé d'autre chose que de nanotechnologies et de technologies convergentes. Le mot "nano" y est employé une bonne centaine de fois. Cependant, entre leçon de choses et petit détournement, l'intention du présent livret consiste à corroborer cet avertissement.
Vous ne verrez pas le nanomonde
Ni dans ce film ni dans un autre. Invisibles même pour un œil électronique, les nanoobjets ont au moins une de leur dimension bien inférieure à la longueur d'onde de la lumière. C'est une limite physique à la réalisation d'images optiques, instantanées. À cette échelle, dite mésoscopique, on se situe à la frontière entre deux mondes. Le monde quotidien, visible, avec les lois physiques qui le décrivent ; le monde atomique et subatomique, invisible, décrit par la mécanique quantique. Par leur nature, les phénomènes quantiques qui émergent à cette échelle, et dont la technique cherche justement à tirer parti, constituent un second obstacle à la représentation.
Il y a bien des images produites avec les microscopes à effet tunnel ou à force atomique ; instruments qui servent de cannes et de pinces aux chercheurs découvrant le nanomonde en aveugle. Ces images haptiques et non optiques sont bien des images de quelque chose ; à savoir de l'interprétation d'un calcul sur la mesure d'un phénomène quantique le long d'une surface. À la fois donc plates et incompréhensibles ; sauf les premières, démonstratives de la capacité des laboratoires à les produire.
Un film d'histoire
Ce flim est un flim d'histoire. L'apparition de chaque personnage y suit en gros un fil chronologique. De la vision de Richard Feynman aux interpellations de Bernadette Bensaude-Vincent en passant par les prédictions d'Eric Drexler, les spéculations de Bill Joy, les alarmes de l'EtcGroup... France, an deux mille cinq. Le film est daté, localisé. Il a un point de vue et une perspective.
Comme beaucoup de films du genre il y est fait grand usage d'archives. Archives numériques du tout début du XXIème siècle (déjà moins bonnes que celles du siècle précédent). Les machines informationelles, selon les mots de Jean-Pierre Dupuy, qui servent à produire ces archives, à les conserver et à les diffuser, servent aussi à les rechercher, à les lire et à les copier ; elles servent encore, ici, à fabriquer ce film à toutes les étapes de sa réalisation, enfin à le visionner.
L'expression "cyberdocumentaire"
L'expression "cyberdocumentaire" a été forgée en s'inspirant du terme "cybercriminalité". L'action se déroule sur l'écran d'un ordinateur connecté au réseau dans l'unité spatio-temporelle d'une session sur la toile (film session).
Dés son écriture ce cyberdocumentaire a été destiné, dans un apparent paradoxe, à l'écran de cinéma. Manière de briser le cercle, la clôture opérationnelle, la machine cybernétique à partir de laquelle le film se construit et qu'il veut questionner ; en le transposant du web au cinéma (quand beaucoup de films prennent, malgré eux, le chemin inverse) ; en assumant, avec malice, l'esthétique de ces archives de la toile du réseau magnifiées sur la toile de l'écran de cinéma, en mosaïques hyperpixellisées et hypersignifiantes. Pour favoriser l'occasion unique que crée la projection publique, collective, du film.
La totale vérifiabilité
La totale vérifiabilité de ce film par la manière dont il expose ses sources, son exploration du cyberespace (à défaut du nanomonde) et son utilisation des machines et programmes à travers lesquels on y accède, son aspect démonstratif enfin, ont un sens politique et médiatique. Il interroge ces sphères comme elles entrent également dans une mutation induite par ces technologies convergentes dont l'issue demeure, heureusement, incertaine.